s’informer, discuter, se réconcilier

0

La déposition d’Evariste Yaké bouclée en deux jours à la CPI

6 avril 2017 - 15:04

Ouverte mardi 4 avril, la déposition d’Evariste Yaké, ex-partisan de Gbagbo devenu militant de Ouattara, s’est conclue le mercredi 5 avril. Si l’accusation a exploré les rapports du témoin avec Charles Blé Goudé et la galaxie patriotique, la défense s’est attachée à montrer l’aspect opportuniste de son parcours politique.

Par Anne Leray

À l’ouverture de l’audience du 5 avril, le substitut du procureur Lucio Garcia a interrogé Evariste Yaké sur les agoras du Plateau à Abidjan, qui servaient de chambres d’écho à la campagne de Laurent Gbagbo, et continué à explorer la composition des divers mouvements de jeunesse militant pour sa cause. « En quoi consistait la galaxie patriotique ? », a-t-il demandé, obtenant une réponse vague. « C’étaient tous ceux qui aimaient Laurent Gbagbo et qui étaient convaincus qu’il était la personne idoine pour être président. Il y avait des patriotes du 3e âge, des planteurs, des chasseurs, des femmes, des artistes, des footballeurs ». Questionné sur le mouvement « le plus significatif » de cette galaxie, il a cité le Cojep « dirigé par Charles Blé Goudé qui était en première ligne. Tous les grands meetings pour Laurent Gbagbo partaient de là ».

« Blé Goudé et Maho Glofiéhi, main dans la main »

Lucio Garcia s’est arrêté sur Maho Glofiéhi, chef d’une milice dans l’Ouest du pays. « Je l’ai vu dans un meeting à Yopougon pendant la campagne. Le cortège des leaders de la jeunesse est arrivé avec Blé Goudé en tête, main dans la main avec Glofiéhi » relate le témoin qui l’aurait croisé un jour au palais présidentiel. « Il n’était pas un gradé de l’armée, mais tout le monde le voyait passer avec son cortège et ses armes ». Le témoin le reconnait sur des vidéos de meetings en présence de Blé Goudé, présentées par l’accusation, assis au premier rang. Il identifie aussi Serge Kassy, Richard Dacoury, Idriss Ouattara, Augustin Mian, Jean-Yves Dibopieu, Ahoua Stallone, Konaté Navigué…

C’est Séri Zokou qui a ouvert l’interrogatoire de la défense. Sa ligne de questions a consisté à démontrer que le témoin n’avait eu que de brefs contacts avec Charles Blé Goudé, lorsque ce dernier l’avait approché en 2008 pour soutenir Laurent Gbagbo dans l’Ouest du pays. « Etiez-vous au quotidien avec Charles Blé Goudé, étiez-vous au courant de son agenda, avez-vous participé à la conception ou à l’organisation de la campagne ? » « Non », répond invariablement Evariste Yaké dans la suite logique de ce qu’il a déclaré la veille.

L’avocat ivoirien est ensuite revenu sur un épisode éludé par l’accusation, où Evariste Yaké expliquait avoir failli « cramer comme une omelette » alors qu’il venait faire campagne à Man pour le compte de son « patron Franck Guéï », vêtu d’un tee-shirt à l’effigie du candidat Gbagbo. « Il y avait une manifestation de nos adversaires. Une foule très excitée est venue vers moi en disant ‘’c’est l’homme de Laurent Gbagbo’’. Ils ont calciné ma voiture, j’ai failli crever ». Il explique que trois personnes, dont le Com’zone adjoint des Forces nouvelles, l’ont extirpé de cette situation délicate. « Qui étaient vos agresseurs ? » demande l’avocat. « Des sympathisants du RDR ».

« Laurent Gbagbo était de gauche si mes souvenirs sont bons »

L’accent a été mis sur son parcours politique et son soutien à trois partis successifs, l’UDPCI, le FPI et le RDR. « Pour moi qui vivait en France à l’époque, voir que le Président, premier agent de développement d’une région, était de ma région et était un ami de mon père m’a amené à supporter le général Guéï ». Il précise ne pas avoir été encarté à l’UDPCI. « J’ai juste adhéré à la cause ».

Pourquoi a-t-il rejoint le camp Gbagbo, veut savoir la défense. Par l’intermédiaire de Lida Kouassi et par intérêt pour le multipartisme, répond le témoin. Interrogé sur « la tendance politique » de Gbagbo, il met du temps à répondre. « Pour moi, c’était un démocrate, plutôt de gauche si mes souvenirs sont bons ».

« Quand avez-vous rejoint le camp Ouattara ? » poursuit Me Zokou.  « À mon retour en Côte d’Ivoire, en 2012 ». Son propre mouvement, Horizon 2020, lui servait alors « d’outil de propagande pour les actions de Ouattara ». Le ministre de l’Intérieur, Hamed Bakayoko, lui aurait financièrement permis de faire campagne dans l’Ouest avec son parti, et le secrétaire général du RDR, Hamadou Soumahoro, de « faire des meetings dans les zones où il y avait beaucoup de jeunes LMP ».

« Laurent Gbagbo est-il toujours votre champion ? », assène Séri Zokou. « Avec tout le respect que je lui dois, aujourd’hui je milite dans un autre parti ».

« La presse est un moyen de faire passer des messages sans payer »

L’avocat néerlandais Geert Jan Alexander Knoops a pour sa part été bref, soulignant le fait que le témoin n’était jamais intervenu dans les agoras à Abidjan pendant la campagne. « Pendant la campagne, j’étais dans l’Ouest ».

Tentant d’établir les financements de ses activités politiques ainsi que ses sources de revenus, l’avocat parisien Emmanuel Altit est intervenu avec des questions peu liées à la crise postéléctorale, et plutôt de nature à tester la crédibilité du témoin.

Ce dernier expliquera, notamment, qu’après avoir fait campagne « pour le président RHDP, Ouattara » en 2015, il s’est présenté en indépendant aux législatives de 2016, faute d’avoir été désigné candidat du RHDP.

De quoi vivez-vous, a voulu savoir en substance l’avocat. De ses services immobiliers pour le compte du porte-parole du RDR, Joël N’Guessan, et des appartements laissés par « ma mère qui était diplomate », a répondu ce militant au parcours plein de revirements, père de quatre enfants, et exilé un an au Ghana après avril 2011.

« Pourquoi avez-vous donné autant d’interviews aux journalistes ? », veut savoir l’avocat. « La presse est un moyen de faire passer des messages aux quatre coins cardinaux de la Côte d’Ivoire, et on ne doit pas payer pour ça. Cela montre aussi aux amis qui ont peur qu’on est libre de parler ».

La déposition d’Evariste Yaké aura tenu en deux jours. « Nous vous souhaitons bon vent », a conclu le juge Tarfusser avant de lever l’audience jusqu’au 24 avril prochain, date où comparaitra le témoin P-108.

---

Les articles écrits à l’occasion du procès relatent les faits tels que décrits par l’accusation, la défense, la représentante des victimes ou les témoins. Ils ne traduisent pas la pensée d’Ivoire Justice et doivent être compris comme des récits d’audiences. Vous pouvez retrouver nos comptes rendus en cliquant ici.

Ivoire Justice est une plateforme créée par le programme « Justice internationale » de l’ONG RNW Media, basée aux Pays-Bas. Nous nous efforçons d’expliquer et donner des informations sur les affaires ivoiriennes à la CPI mais nous n’en sommes en aucun cas rattachés.

Vous avez une question, un commentaire, un message pour nous ? Vous pouvez nous envoyer un courrier électronique à cette adresse : [email protected].

Réagissez à cet article